L’Invention de la mer est une œuvre bien singulière sortie de l’imagination foisonnante et raisonnée de Laure Limongi, autrice aux multiples préoccupations primordiales que sont la mer (elle est née en Corse) avec ses mystères et ses nombreuses créatures qui l’habitent ; les enjeux sociétaux et environnementaux de notre terre ; les langues et la littérature, outils de transmission. Ce livre est à la fois un roman, un essai, un conte poétique qui nous entraine dans un nouveau monde en 2123 où, pour une question de survie face au Grand Emballement, l’espèce humaine a opéré une mutation par hybridation avec l’espèce aquatique. C’est ainsi que nous revenons aux origines maritimes de l’être biologique !
En scène, une narratrice mi-humaine mi-poulpe, Violeta Benedetti-Ogundipe, pour sûr l’alter-ego de l’autrice, a la tâche de traduire et de commenter pour nous, les obsohumains du XXIe siècle passé, deux romans de ses contemporains : le premier est celui d'une chimère cachalot, Gina de Galène qui perpétue la mémoire de son peuple avec tendresse et une grande résilience, le deuxième celui d'une chimère crabe, Ménippe Zahlé, qui raconte son parcours initiatique avec beaucoup d'humour et de poésie.
Gina la chimère cachalot nous conte l’histoire jonchée de morts et de tortures infligées à son peuple par les humains. Elle ne cherche jamais à condamner malgré la cruauté, ses mots sont remplis de douceur et de bienveillance, son art de la transmission renvoie aux chants mélodieux et profonds des baleines et des cachalots.
Ménippe, lui, prototype du crabe doté des sens remarquables de la vue et de l’odorat, est bagarreur, tourmenté par une fringale inextinguible ; il a été mercenaire, taulard, drogué. Il cherche du sens à son parcours et le trouve dans la luchaeira, une forme de danse-combat qui tient à la fois de la lucha libre, le catch mexicain, et de la capoeira, qui esthétise le combat en danse non violente. S’ajoute à cette pratique sportive une dimension littéraire et spirituelle sous la forme d’improvisations poétiques. D’où l’importance de la création littéraire !
L’autrice pointe le doigt sur les risques de notre modèle d’appréhender notre vie sur terre, de détruire nos ressources, persuadés que nous sommes de notre toute puissance, de notre soi-disant monopole de la conscience. Il est urgent de repenser notre rapport aux animaux, à la nature, aux humains. Alerter et éveiller nos consciences à la réflexion sur le sens du vivant, voilà le dessein de l’autrice.
Mais ce récit n’est pas culpabilisant, encore moins moralisant. Ce n’est pas une dystopie angoissante. Mais bien plutôt une utopie inventive, d’une grande richesse, d’une magnifique liberté.
… on a constaté que le désir d’histoires, lui, n’avait rien d’accessoire. Il est, au contraire, un besoin. Sans histoires, note imagination s’étiole, et surtout, il devient impossible de penser le quotidien. Mais aussi de se projeter, d’échafauder l’avenir.
À l’instar de ses personnages hybrides, la forme d’écriture, elle-même hybride, polyphonique, est troublante et raisonne en nous comme les courants dans l’eau.
Exemple tiré du lexique en fin de livre : PÉRILLANTS : mot-valise tout d’abord composé de « Périlleux » et « Pullulant » afin de désigner la multiplication des êtres humains, à l’ère industrielle, pendant ladite « chasse à la baleine ». Puis, après les années 1980, le mot-valise a évolué en « Périlleux » et « Polluant », car si avec l’avènement du pétrole, l’intensité des chasses a baissé, c’est devenu le temps des pollutions diverses, plastiques, hydrocarbures, sonores…
Ajoutons que l’aspect scientifique est très documenté et repose sur des recherches très poussées.
Le livre se referme sur un cahier de poèmes olfactifs, tout à fait étranges et improbables, composés par Ménippe l’hybride crabe, comme une partition de séances d’odeurs et traduits en français pour nous par Violeta.
Au début du livre sont posées les questions : COMBIEN Y A-T-IL DE LANGUES POUR L’APRÈS ? Qu’est-ce qu’une épithète cétacée ? connaissez-vous l’argot crustacé ? comment la poésie est-elle une réponse aux outrances capitalistes ? …Vous ne vous posez pas encore ces questions, pourtant cruciales ; je vais tenter d’y répondre quand-même.
Il ne reste plus qu’à espérer que la tentative de réponse n’aura pas été vaine !
L’Invention de la mer
Laure Limongi
Éditions Le Tripode (2025)
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