par Yves Izard
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14 février 2026
On pourrait dire que l’histoire commence autour d’un jeu de palets, un soir d’août où le père de Marie et Loïc terminent la partie dans la lumière sublime de vingt et une heure. Ils parlent et Marie voit de loin leur conversation comme une forme flottante et lumineuse. Mais c’est un match de foot que raconte son cousin Loïc: C'est dimanche après-midi, l'exaltation est totale…Voilà dans quoi on arrive raconte Marie, un match entre deux équipes de deux petits villages de Côtes d'Armor dans les années 80.. un an après la mort de Charlot, le père de Loïc. La suite démontrera que l'on raconte des histoires à la place d'autres histoires pour ne pas en raconter certaines.. comme celle que Loïc rappelle à Jean venu le chercher ce soir-là avec sa vieille Renault 15 orange tu te souviens ? Comment ne pas oublier ? répond mon père, c’était mon frère le plus proche. Comment ne pas oublier et il va le répéter presqu'une dizaine de fois et je réalise qu'il dit l'inverse de ce qu'il croit dire. C’est ce trouble plus de quarante ans après cette disparition qui va décider la narratrice à mener l’enquête sur ce naufrage et la mort de son oncle Charlot dont longtemps elle a dit qu'il était marin et qu'il a disparu en mer quelques années avant ma naissance. Et qu’elle a toujours entendu dire : « on ne saura jamais ». Et comme l'angoisse est la chose qui se transmet le mieux, elle n’a en tête que cette annonce que redoutait son père. L'image que vit ma tante, un jour de juin 1979, ouvrant la porte de chez elle sur l'annonce de la mort de Charlot. Ainsi Marie Richeux avoue qu’elle avait toujours su qu'elle écrirait sur la mort de Charlot. Elle, femme de radio qui désirait lutter contre la disparition des choses et des êtres en enregistrant des voix, allait désormais écrire puisque le métier d'écrire est le ministère par lequel l'écrivain s'approche des mystères, dissipe ceux qui peuvent l'être, respectent ceux qui doivent le rester. C’est une longue enquête qu’elle entreprendra car l’oncle survivant qui était cuistot dans la marine n'avait jamais rien voulu raconter. C’est donc internet qui racontera la collision de l’Emmanuel Delmas avec un autre navire en 1979 au large des côtes italiennes. Au-delà des diverses versions revient toujours « La brume épaisse qui sépare du réel ». Aux Archives nationales à Peyrefitte, il y a tout le dossier avec un mot qui choque, insupportable : carbonisé ! Charles Richeux, le nom que je porte… écrit Marie. Et les télégrammes parlent de corps disparu ou non identifiable, ou considéré comme mort. Elle va surtout beaucoup apprendre sur tout un monde de marins , sur ces femmes qui tricotaient des pulls pour leurs époux avec des motifs de torsades assez originaux pour être certaines en cas de naufrage de pouvoir reconnaître leur corps mort et défiguré…cette vie de femme, c'était attendre que ton homme revienne ; Faut avoir connu ça pour accepter. Courir acheter les journaux et attendre les lettres. Voilà cette histoire de la Bretagne qui apparaît au cours des conversations avec les veuves, d'anciens officiers radio ou un syndicaliste très engagé qui travaillait pour la Delmas a toujours pensé qu’ il y avait quelque chose dans ces bateaux, un trafic dans le Golfe d'Aden que Charlot n'aimait pas. Comme dans « Ressac » le livre de Clarisse Griffon du Bellay qui cherche la vérité sur le drame du Radeau de la Méduse dont son ancêtre fut l'un des rares survivants, le récit officiel ne répond pas à toutes les questions. Le procès de 1981 permettra certes de renforcer la sécurité et de faire évoluer le statut des marins, mais comme le raconte la tante, finalement on nous a donné un capital décès. Des histoires de naufrage, les marins qui meurent en mer, ça remonte de génération en génération. Et comme pour expliquer le silence, ce ne sont pas les documents du naufrage restés au grenier, que les tantes ne cessent de dire qu’elles les montreraient un jour…qui ne vient jamais, qui changerait quelque chose…avant de lui confier : « l’essentiel c'est de raconter l'histoire, pas forcément de la comprendre, juste raconter l'histoire, écrire les questions simplement,. C'est exactement ce qu’il faut aux vivants. Entendre les choses comme elles sont. » Que peut la littérature, quand chacun reste sur sa version de l'histoire et qu’il n’y avait rien de plus à apprendre ? Offrir un très beau roman quand Marie Richeux qu'elle n'écrivait pas pour les démêler. Yves Izard Officier radio Marie Richeux Sabine Wespieser Éditeur (2025)