La jeune fille contemple l’immensité de la mer. Face à elle, les vagues sont assujetties aux souffles
du vent. Le grondement des vagues est comme le hurlement qu’elle n’arrive pas à faire entendre. Les
larmes coulent sur ses joues ; elle pleure sur cette injustice, sous le poids des mots malveillants qui
accaparent sans cesse son esprit. Un mot, une insulte, répétés, martelés. Un petit grain de sable de
rien du tout qui devient bourrasque, qui vient balayer toute son identité.
« Toujours à mettre ton grain de sel partout ! », « T’es grosse », « Tu as une tête de fouine », « Tu
t’habilles comme ma grand-mère », « Tu n’as toujours pas changé de prénom ? » Les railleries de ses
camarades de classe la hantent. Elles sont comme des échos qui résonnent en elle inlassablement. Elle
n’en peut plus.
Après chaque fin de cours, Nérina se hâte de sortir du collège. Lorsqu’elle dépasse le grand portail,
elle se sent libérée d’un poids. Après seulement quelques minutes de marche rapide, elle se retrouve
sur la plage. C’est la sérénité de ce paysage qui la réconforte chaque soir. Elle cale son souffle sur le
rythme du murmure des vagues et, petit à petit, les battements de son coeur ralentissent.
Puis elle vérifie une énième fois que personne ne l’observe ou que ses bourreaux ne l’ont pas suivie,
se change, une serviette enroulée autour de son corps. Puis elle se jette dans l’eau, laisse son corps
bouger au bon vouloir des vagues et s’abandonne aux sanglots laissant ses dernières larmes chaque
jour saler un peu plus la mer. L’eau glacée la ragaillardit. Ensuite, elle plonge sous les rouleaux des
vagues, et nage jusqu’à ne plus en avoir la force. D’habitude, c’est le seul moment où elle ne pense
plus à elles. À Louise et son groupe de copines. Elle n’entend plus leurs voix suffocantes, ni leurs rires
suffisants. Elle ne voit plus le visage des filles qui la harcèlent. D’habitude, elle est juste là : entre le
ciel, la mer et tous les grains de sable.
Mais aujourd’hui, le rivage peine à la distraire de son cauchemar éveillé. Aujourd’hui, Louise l’a
attaquée physiquement. Elle ne l’a pas vue arriver. Une gifle. En plein couloir, entre la salle de SVT
et la salle de français. Elle marchait simplement. Personne n’a pu observer la scène car Louise prend
grand soin de l’attaquer verbalement sans témoins, à part ses trois acolytes. Aujourd’hui aussi, Louise
a assailli Nérina lorsqu’elle se trouvait seule. Elle ne souhaite pas ternir son image d’élève modèle.
Nérina n’a pas réagi. Elle est restée muette face à tant de méchanceté. Elle n’a pas pu bouger pendant
de longues secondes.
Depuis, elle ne dort plus, ne sourit plus, mange peu, et ses notes sont en chute libre. Nérina se
raccroche seulement à sa parenthèse de sérénité après les cours. Chaque soir, elle a son moment de
paix, que la mer soit calme ou agitée ou en dépit des intempéries, Nérina se jette à l’eau. Et sous l’eau,
elle libère les cris contenus en journée.
Durant plusieurs semaines Nérina supporte les violences mais un matin, elle est à bout. Elle ne
veut plus subir. Elle ne veut pas être spectatrice, elle ne veut plus vivre dans cet état. Elle ne veut
plus être passive. Elle se décide en quelques secondes. Elle entre dans le bureau du CPE et fond en
larmes. Entre deux sanglots, elle réussit à lui expliquer la situation : la peur qui la tenaille nuit et jour,
sa tristesse, son envie de quitter le collège. Non, elle n’en a pas parlé à ses parents, parce qu’elle a
peur de lire la déception dans les yeux de son père et la peur dans les yeux de sa mère. Non, elle n’en
a parlé à personne d’autre. Dès le lendemain matin, Nérina se retrouve dans le bureau du CPE avec
ses agresseurs. Après quelques explications, Louise lance : « Il fallait nous le dire si cela te blessait,
tu ne nous as jamais demandé d’arrêter. Ce ne sont que des blagues. » Nérina reste médusée. Elle ne
sait que répondre. Elle n’entend pas les paroles du CPE. Elle se lève quelques secondes après les filles
et sort du bureau.
Mais le jour d’après, plus rien. Ces filles qui la détestent, qui l’humilient sans cesse, ne la regardent
plus. Elles cessent de la harceler. Nérina revit. En classe, elle recommence à lever la main. Elle n’est
pas persécutée lors des interclasses ou à la cantine. Elle se sent immensément soulagée. Elle va
pouvoir finir l’année tranquillement. Nérina recommence à sourire, à apprécier les week-ends en
famille. Il fallait simplement en parler à un adulte. Elle retrouve chaque soir son coin de sérénité et
apprécie d’autant plus le moment présent.
Malheureusement, son calvaire refait surface une semaine après. Ses persécutrices se déchaînent
encore plus violemment que les autres fois. Elles lui crachent dessus, la poussent par terre, lui jettent
de l’encre ou lui arrachent les cheveux. « Si tu le dis au CPE, je te garantis qu’on te fera subir bien pire
! Et en plus, on s’occupera aussi de ta petite sœur », lui lâche Louise un soir.
Un lundi, deux mois après la première gifle, Nérina ne ressent plus son corps, c’est comme si elle
plongeait dans un abîme. Sa vision se trouble et un bourdonnement l’empêche de réfléchir. Ce sont
ses jambes qui la portent, telle une automate, vers le lieu où elle se sent le plus en sécurité. Le lieu qui
la réconforte depuis plusieurs mois maintenant. Nérina esquisse un léger sourire. Le soleil printanier
a réchauffé le sable. Elle sent la chaleur qui s’en émane sous ses pieds nus. Une légère brise vient
l’entourer comme pour la protéger. Les vagues sont déchaînées, mais pour Nérina, elles sont un refuge.
Tout doucement, elle s’enfonce dans l’eau salée. Elle est là où elle doit être, tel un grain de sable. Et
Nérina plonge dans les vagues, une dernière fois.
Lisa Guilhem
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