Petite barque sur fond bleu.
La mer rejoint le ciel au loin, pas une ride à la surface de l’eau, tout est calme et paisible.
Cadre de bois clair. Sous-verre. Quelques reflets.
Mur blanc immaculé.
Assise au bord du lit métallique, hagarde, pieds nus sur le carrelage froid et lisse, je regarde fixement
le petit tableau coloré, seul échappatoire dans cette chambre sans issue.
Je ne quitte pas des yeux la barque vide.
Souffle de la climatisation dans mes cheveux.
Lumière des néons sur ma peau.
Ronronnement de la télévision qui me berce en continu.
J’ai fait tellement de fois le tour de cette chambre pour tenter de m’en dégager.
En vain.
Ça va aller, m’ont-ils dit.
Ça va aller.
Hier
Je marche sur cette plage à perte de vue, temps lourd et gris, le vent marin emmèle mes cheveux, me
fouette le visage.
Pieds nus sur le sable tiède, je marche.
Les vagues claquent sur le rivage, les mouettes volent bas, tentent de remonter le courant.
Je marche sans savoir où je vais, je marche pour m’apaiser, apaiser mon coeur lourd comme le ciel.
Je marche pour sentir les éléments, sentir ta caresse dans le vent, sentir tes baisers dans les embruns
salés, sentir ton parfum, l’eau sur la roche, entendre ta voix lointaine dans le grondement des vagues
qui roulent, je marche pour rester en vie malgré les pierres dans mon ventre.
Je marche en direction du phare et peut-être plus loin encore.
Je marche front bombé, yeux plissés, poings serrés, dos courbé.
Je marche face au vent, ce n’est pas moi qui m’arrêterai.
Nous avons un contentieux à régler tous les deux .
Je ne cèderai pas
Je marche pour tenir debout, pour affronter, pour m’affranchir.
Je marche car la vie est mouvement.
Si je m’arrête, je sombre, je disparais moi aussi.
Je marche de rage, je cherche la vie, elle a des comptes à me rendre.
Je cherche un responsable.
Je marche des jours durant, je bataille.
La mer m’a pris mon Amour, un jour de grand calme, il a suffit d’un grain, le vent qui se lève soudain
et tournoie, la petite voile qui se plie au large, la coque qui vacille, les vagues gourmandes.
J’imagine car on n’a jamais rien retrouvé si ce n’est quelques lambeaux de toile déchirés venus
s’échouer sur les rochers, quelques bois flottés, mais pas de corps.
La mer était pourtant calme ce jour là.
On ne t’a plus jamais revu.
Depuis j’arpente la plage. Pas un jour où je ne sois là. J’attends que la mer te rende à moi.
Petite plume, arc-en-ciel, galets polis, grains doux sont autant de signes de toi.
Tu me parles, tu es là, ton corps sans doute éternellement balloté dans les flots mais ton âme accrochée,
amarrée à ce petit bout de côte.
Parfois je m’allonge sur le sable, je me noie dans le ciel, mon corps roule jusqu’à la mer, j’aimerais
m’abandonner à elle mais je n’y arrive pas, l’eau fraîche sur le bout de mes orteils m’attire et me
terrifie, familière et étrangère, compagne et voleuse d’homme, affreuse gorgone .
Ici certains m’appellent la folle mais je ne suis pas folle, non, je ne le crois pas.
Je ne peux vivre sans toi, c’est tout, je refuse d’accepter, de me faire à l’idée, de renoncer.
Qui n’a jamais aimé vienne y redire quelque chose.
J’attends que la mer te rende à moi, qu’elle me rende ce qu’elle m’a pris, le grain de ta peau contre la
mienne.
Je marche volontairement sur de petits coquillages acérés, écrase rageusement avec mes pieds de
craquantes moules pourpres et noires, je les broie entre mes orteils, je me coupe, un peu de sang jaillit
et rougit le sable, je le regarde un moment se propager, je ne sens pas la douleur, je ne la sens plus
depuis ce jour de septembre.
J’aimerais l’éprouver, qu’elle me fasse oublier celle qui me ronge, le manque de toi, ton insupportable
absence.
Mais rien.
Je regarde le sang couler, mes pieds à moitié ensevelis dans le sable. Rien.
Quand la fatigue devient trop grande, quand mes jambes refusent d’avancer encore, je capitule,
genoux à terre, j’empoigne alors des milliers de grains de sable, je les laisse perler entre mes doigts
un moment, hypnotisée, je m’en remplis la bouche, les sens crisser entre mes dents puis les recrache,
je m’en frotte la peau, vigoureusement, essaie de sentir quelque chose, le rèche, le rude, je frotte mon
visage, des petits grains s’infiltre dans mes yeux, c’est seulement alors que je pleure.
Sinon, je ne sais plus.
En fin de journée, quand le vent s’essoufle, quand le soleil caresse l’horizon, je m’assois face à la mer
rouge rosée, apaisées, épuisées, elle comme moi, personne n’a gagné, tout est à rejouer.
Demain. À nouveau.
Je ne sais plus si c’est une bataille ou un acte d’amour, si je la repousse ou si je m’y fond.
Je divague, je vacille, mes yeux se ferment et je m’endors là tout au bord, je sens que tu n’es pas loin,
je me love dans tes bras, je m’abandonne enfin.
La lune claire et tendre veille.
Chaque nuit passée sur le sable te ramène à moi.
Qui peut dire finalement ce qui est réel, ton absence le jour, ta présence nocturne ?
Je deviens folle peut être. Non, je ne le crois pas.
Je ne sais combien de temps passe ainsi à arpenter la plage, des heures, des jours, j’y trouve une raison
de continuer à vivre.
T’espérer, te renifler, te sentir, goûter ton absente présence, affronter le vivant, les éléments, vivre les
questions à défaut de trouver des réponses.
Ce matin
Réveillée par des mots chuchotés dans le jour qui se lève, gestes contenus, gyrophares au loin.
Embrumée de rêves, je ne comprends pas tout de suite.
Ils m’enveloppent d’une couverture chaude, me font avaler quelques gorgées de café, une poignée de
petites pilules.
Nous venions de passer la nuit, toi et moi, nichés au creux des rochers.
Je sens encore la douce chaleur de tes bras, l’ambré de ta peau, les battements apaisants de ton coeur.
L’inquiétude m’envahit.
Une paire d’yeux posés sur moi. Tendres et désolés. Mots couperets.
– Il faut être raisonnable.
Silence. Regard enveloppant.
– Il ne reviendra pas, vous comprenez ?
La mer ne vous le rendra pas.
Mais ça va aller maintenant, on va prendre soin de vous.
Ça va aller.
Alice Fliniaux
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