C’était Mardi Gras.
Du fond de l’horizon, un grain s’était levé.
L’aube peinait à percer, une corne de brume lançait sa détresse à cris étouffés.
Un marin râblé au regard minéral tentait d’accoster à grands coups de barre, fendant l’épais brouillard
sous une grêle d’injures. Sur la grève, une frêle silhouette toute emmitouflée de noir contemplait la
mer, immergée dans une anxieuse attente. Chapeau et poings enfoncés, épaules et châle relevés, les
sabots arrimés au sol détrempé, le spectre penché vers l’avant résistait de toutes ses dernières forces
contre vents et marées.
Les haubans gémissaient, les goélands se déportaient, des rafales de plus en plus violentes secouaient
à grands fracas l’esquif que le marin avait peine à maîtriser, au risque de se briser contre le quai.
Soudain, comme un mirage au sein de l’apocalypse, le ciel tout entier se pourfendit et une lumière
crue déchira l’espace.
Un sablier de silence s’écoula, suspendu au Temps.
D’un lointain hublot parvint un cri désespéré.
« Brin de brin, juste quand la mer monte ! J’ai honte, j’ai honte ! hurla le projectionniste tout en affaires.
La bobine est cassée, le bar est ouvert. Vingt minutes d’entracte ! »
Dans un concert de claquements de fauteuils, le public se leva comme un seul homme, qui en
maugréant, qui en riant de bonne humeur à cette interruption inopinée, et tout ce petit monde se
dirigea vers le débit de boisson jouxtant le tourniquet de la porte d’entrée.
Derrière le zinc des Copains D’Abord, Marcel, casquette vissée sur un sourire jovial et torchon à
carreaux sur l’épaule, accueillit non sans quelques borborygmes la marée qui s’engouffrait dans son
antre. Deux secondes plus tôt, il sifflotait à l’idée de se rentrer tranquillement à la pointe courte en
passant dire un petit bonsoir à Jeannot, histoire de se mettre d’accord sur leur départ à la pêche du
dimanche. Et maintenant le voilà tout
tourneboulé à servir demis, perroquets, noisettes, ballons de blanc et de rouge tout en calculant les
additions de tête, cassant les billets et grattant les fonds de tiroir-caisse pour rendre la monnaie sur
les soucoupes en bakélite.
« Y pourraient pas se contenter de s’en griller une sur le trottoir au lieu de se ruer sur moi comme
s’ils venaient de traverser le désert marocain ? » grommelait-il en s’épongeant le front tout en sueur
avec son torchon à vaisselle.
À peine la sonnerie avait-elle grésillé que le tsunami se retira aussi vite qu’il avait ravagé les lieux. Le
temps d’un soupir, la tintamarresque tornade fit place à un silence de lendemain de tempête, laissant
parsemés çà et là des épaves de vaisselle, des biscuits, des serviettes froissées, des coquilles d’oeufs
durs et des grains de sel. Tel un moussaillon de corvée sur le pont d’un chalutier, il empoigna brosse
et serpillère en jurant qu’on ne l’y reprendrait plus jamais à oublier d’éteindre les néons dès le début
des séances.
Il venait de sonner dix heures à l’église lorsqu’enfin Marcel baissa le rideau. En se relevant, il aspira
une grosse bouffée d’air marin quand une musique lointaine lui parvint, portée par le léger souffle du
soir.
« Tiens, samedi, çà doit être la guinguette à Neuneu ! »
Il prit débonnairement la direction de ses pénates et constata que la rengaine le poursuivait,
s’amplifiait, le happait pour ainsi dire, bientôt martelée par la grosse caisse, portée par les trompettes,
les cymbales et les flonflons.
Au détour de la rue des mouettes, il tomba nez à nez avec la fanfare municipale, menée tambour
battant par Zénobe Bouchat, le vétéran à qui il restait encore un oeil, mais dont les oreilles lui jouaient
visiblement quelques entourloupes.
À sa suite, une cohorte de joyeux drilles s’escagassait tel un cortège de carnaval peint par Ensor, que
Marcel tenta de pourfendre. Mais bien vite, il se sentit submergé par le flot humain en liesse et se vit
transporté contre son gré en direction du phare, sans même que ses pieds ne touchent le sol.
N’aspirant qu’à retrouver son havre de paix, il déploya toutes ses forces à s’en défendre.
Hélas, au coeur des cris et des rires qui lui parvenaient étouffés, sa moustache se tortilla et sa bouche
grande ouverte se figea sans ne proférer plus aucun son.
En un éclair, une enclume s’enfonça dans sa poitrine, un grain de sable enraya son cerveau.
Enfin, un siphon de confettis multicolores eut raison de lui. Sans mot dire, léger comme une plume au
vent, Marcel s’envola pour de bon et atterrit à quelques encablures de là dans le cimetière des marins.
Au bar des Copains D’abord ne subsiste aujourd’hui qu’un petit écriteau : commerce à remettre,
sonnez en face.
Martine Hébette
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